La Grotte Mandrin

De fouilles en expertises, les recherches se poursuivent depuis 1991 à la Grotte Mandrin de Malataverne. Elles offrent un nouvel éclairage sur l’extinction de Néandertal, au moment où notre ancêtre biologique, Homo sapiens, conquiert peu à peu le continent européen.

Ces dernières années, la notoriété du site n’a cessé de croître au sein de la communauté scientifique. Qu’ils viennent d’Oxford, de Copenhague, de Toulouse ou d’ailleurs, de nombreux universitaires se sont succédé en terres malatavernoises, autour de l’équipe de L. Slimak (CNRS – UMR 5608 –  Traces de Toulouse). À ce jour, près d’une quarantaine de chercheurs internationaux travaillent sur la Grotte Mandrin. Les campagnes de fouilles ont mis en évidence une douzaine installations humaines. Chaque niveau livre un nombre impressionnant de vestiges lithiques et paléontologiques permettant la restitution précise de l’organisation des groupes humains sur une période d’environ 80 000 ans. La bonne préservation de cet abri sous roche, la richesse et la diversité des informations qu’il recèle (restes humains, industries lithique et osseuse, éléments d’art pariétal, foyers, vaste structure circulaire liée à un aménagement de l’espace…) font de ce site archéologique une référence pour approcher les derniers moments des sociétés néandertaliennes dans l’espace franco-méditerranéen.

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Un parfait repaire

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Os de cheval et racloir.

Du haut de ses 245 mètres d’altitude, la Grotte Mandrin domine cet axe majeur de communication où se confondent aujourd’hui la N7, l’A7 et la ligne TGV. Ouverte vers le nord, face à la plaine d’Allan et de Malataverne, cette cavité est en fait un abri peu profond, parfaitement adapté à l’observation des migrations de grands herbivores qui devaient transiter par là, en des temps très reculés.

Cet espace est clôturé et vidéoprotégé. Sujet d’étude, il est naturellement fermé au public. En 2013, l’espace de recherche s’est étendu hors de l’excavation naturelle actuelle, grâce à l’installation d’une verrière  qui permet de sécuriser le site. Ce prolongement correspond peut-être à celui “d’origine”, qui s’est effondré au fil des millénaires. Il offre désormais à l’équipe de chercheurs la possibilité d’appréhender tout l’espace occupé par les hommes, à chacun de leur passage.

Gaston Etienne, inventeur de la grotte
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L’intérêt archéologique de la Grotte Mandrin est né dans les années 1960, lorsque Gaston Etienne y découvre des traces humaines datant de l’âge de Bronze. Dès 1991, la Grotte Mandrin fait l’objet de fouilles programmées d’abord dirigées par Yves Giraud, sous l’impulsion de Jean Combier (Directeur des antiquités de l’époque). 
Gaston Etienne a tiré sa révérence en juillet 2010, à l’âge de 87 ans. Bien que résidant à Montélimar depuis une douzaine d’années, il était  resté Malatavernois de cœur, et pour cause : il fut président de l’Amicale Laïque durant 25 ans, conseiller municipal pendant 18 ans, également très investi dans le domaine agricole, et surtout passionné d’archéologie. Le Dolium (jarre antique) de la villa romaine qui est exposé à l’entrée de la mairie, fait partie de ses travaux de remontage réalisés avec ses amis de l’association Archéologie Navon, devenue aujourd’hui ARChéoMala. En son honneur, l’esplanade qui s’ouvre depuis quelques années sur l’école porte son nom.

Qui est Néandertal ?
L’Homme dit de Néandertal est un représentant fossile du genre humain qui s’est développé et a vécu en Europe au Paléolithique moyen (entre environ 250 000 et 28 000 ans), tandis que notre ancêtre  Homo sapiens évoluait de son côté sur le continent africain. Espèce différente de la nôtre, Néandertal n’en est pas moins Homme, mais a longtemps pâti d’un jugement négatif, étant considéré dans l’imagerie populaire comme un être simiesque et fruste. Puis au fil du temps, on lui a attribué une riche culture matérielle, dite “moustérienne”, voire des préoccupations esthétiques et spirituelles (sépultures). Des temps préhistoriques, les archéologues ne disposent que des vestiges les moins périssables : seuls quelques outils en pierre et ossements témoignent de ces vies passés, reconstituées de manières nécessairement parcellaires.

À la croisée de deux espèces d’Homme…


Pour Ludovic Slimak, en charge du programme de recherche de la Grotte Mandrin depuis 1998, de nombreux et fascinants mystères restent à élucider : quels étaient les comportements de Néandertal, ses modes de production ? Son rapport au monde était-il similaire à celui d’Homo Sapiens, dont le passage par la Grotte Mandrin a été identifié au 42e millénaire (soit 6 000 avant Chauvet) ? Y a-t-il eu – et comment – interaction entre les deux espèces ? Comment et pourquoi Néandertal s’est-il éteint ? Une strate en particulier a retenu l’attention des chercheurs. Elle est datée du 50e millénaire, riche d’une industrie de type “Néronienne” particulièrement évoluée, et qui se trouve étonnement “coincée” entre plusieurs passages de Néandertal… Selon les archéologues, elle bouleverse la connaissance actuelle de notre préhistoire, à la croisée de Néandertal et d’Homo Sapiens.

“Crépuscule néandertalien pour aube moderne”
Sapiens et Néandertal se sont-ils rencontrés
il y a 50 000 ans, à la Grotte Mandrin ?

Le réalisateur Rob Hope a consacré en 2015 un documentaire entier, de 52 minutes à la Grotte Mandrin (voir l’article sur le tournage). Suivant de près l’enquête menée par les scientifiques, il aborde cette question en focalisant sur le niveau néronien de la Grotte Mandrin. Ce film a été diffusé sur TLM et TV8 Mont Blanc courant 2017, et a bénéficié d’une subvention de la commune de Malataverne. Il a été sélectionné et primé au sein de divers festivals et a notamment obtenu le Prix du Jury et le Prix du Public au Festival du Film Archéologique de Narbonne en octobre 2016.

 

Les Néroniens, un peuple exotique…
Le Néronien (du nom de la grotte de Néron, en Ardèche), est défini en 2004 par L.Slimak (Les dernières expressions du Moustérien entre Loire et Rhône), sur la base d’un sondage d’environ 2 m2 à la Grotte Mandrin et de toutes petites collections issues de sites ardéchois. Il s’agit d’une industrie – ou culture – lithique qui se caractérise par la production de lames, de lamelles, mais aussi de nombreuses pointes de silex d’1 à 3 cm maximum. Ces vestiges microlithiques et standardisés contrastent avec la diversité des outils néandertaliens retrouvés avant, mais aussi après, le passage du groupe néronien à la Grotte Mandrin. Le caractère remarquable de cette industrie lithique avait été pressenti dès 1967 par Jean Combier, sur la base des données de la grotte de Néron. Il en avait défini l’outil type, la “pointe de Soyons”, et parlait à cette époque de “Moustérien évolué”.  En 2008, L. Slimak relève que les structures historiques aux alentours du 50e millénaire divergent de part et d’autre du Massif central ; il questionne alors les relations entre cultures moustériennes et cultures dites “de transition” (Châtelperronien d’une part, Néronien d’autre part).

Laure Metz

… Premiers archers d’Europe…
Puis en 2015, les travaux de Laure Metz viennent préciser la fonction d’arme des quelques 1300 pointes retrouvées sur 50m2 de la Grotte Mandrin : la plupart n’ont pu fonctionner qu’à l’aide de propulsion mécanique ; les plus petits modules n’ont pu être propulsés qu’à l’aide de l’arc (retrouvez certains détails de ces travaux développés dans le dossier d’Archéologia de Juin 2017).

 

Bref, un peuple “moderne” ?
Aménagement architecturé de l’espace domestique, production d’outils – dont des armes – en série, microlithiques et standardisés, présence d’ocre ou encore
d’une griffe d’aigle… Ce groupe humain est telle une tâche d’huile sur une nappe de vinaigre ; il est foncièrement différent des autres et ne peut venir que d’ailleurs. Le caractère “moderne” du Néronien laisse lui aussi peu de place au doute. Même si d’autres travaux sont en cours pour définitivement trancher la question, ce groupe humain pourrait bien témoigner de la plus ancienne incursion d’Homo sapiens en Europe.

La Fuliginochronologie, Késako ?

Ségolène Vandevelde

Ségolène Vandevelde étudie les couches de suies emprisonnées au cœur de concrétionnements millénaires. Cette méthode innovante, appelée Fuliginochronologie, a été mise au point à partir de plaquettes calcaires issues du délitement des parois de la Grotte Mandrin. Ce délitement continu de la paroi a permis aux archéologues de retrouver ces vestiges rocheux dans chacun des sols archéologiques, par ailleurs extrêmement bien datés par le laboratoire d’Oxford, de – 42 000 à environ – 120 000 ans. Ces plaquettes sont de précieux témoins du passé : elles portent à leur surface des concrétions enregistrant de multiples films de suie, “vestiges” des multiples feux allumés par les hommes sous la cavité. Elles renseignent ainsi sur les rythmes de passage de ces groupes humains à la Grotte Mandrin, et disent par exemple que près de 300 occupations se sont succédées, mais aussi que des groupes culturels très différents se sont croisés sur ce territoire par deux fois, à 8000 ans d’intervalle.

Néandertal remplacé, 2 fois, à la Grotte Mandrin…
il y a 50 000 ans, des Néandertaliens de culture dite moustérienne de type Quina rhodanien ont subitement été remplacés par le groupe néronien (cf. ci-dessus) ; puis, les derniers Néandertaliens connus de la région ont rapidement été remplacés à leur tour, il y a 42 000 ans, par un groupe du Protoaurignacien (culture attribuée ailleurs en Europe à Homo sapiens). Grâce à la Fuliginochronologie, ces successions culturelles s’observent à l’échelle d’une vie humaine, sur quelques saisons tout au plus, chose inédite pour l’étude de temps si anciens. Or, que ces individus se soient trouvés nez-à-nez ou bien soigneusement évités sur ce même territoire, les « événements archéologiques » révélés à la Grotte Mandrin restent d’autant plus troublants qu’un même scénario se répète, à 8 000 ans d’intervalle, en mettant en scène des groupes humains de cultures – pour ne pas dire de natures – très différentes. 

Pour aller plus loin, sur la Fuliginochronologie :

Expérimentations de S. Vandevelde : Des suies à la trace des peuples préhistoriques...
La fuliginochronologie, expliquée par Ségolène Vandevelde sur France Culture.
Communiqué du CNRS au sujet de la fuliginochronologie – 27 novembre 2017.

Vandevelde S, Brochier J É, Petit C, Slimak L. 2017. Establishment of occupation chronicles in Grotte Mandrin using sooted concretions: Rethinking the Middle to Upper Paleolithic transition. Journal of Human Evolution. 112, 70-78. https://doi.org/10.1016/j.jhevol.2017.07.016

Vandevelde, S., Brochier J É, Desachy B, Petit C, Slimak L.  2018. Sooted concretions: A new micro-chronological tool for high temporal resolution archaeology, Quaternary International. 474 (B), 103-118. , https://doi.org/10.1016/j.quaint.2017.10.031

Voyage au bout de la suie, exposition Musée National de Préhistoire.
Étude micro-chronologique des occupations humaines à la Grotte Mandrin

Ségolène Vandevelde, Jacques Élie Brochier, Christophe Petit, Ludovic Slimak

 

LA GROTTE MANDRIN
nouveau regard sur l’extinction d’une espèce humaine…

L’ensemble des données de la Grotte Mandrin, collectées à Malataverne puis étudiées depuis près de 30 ans, apportent un nouvel éclairage sur l’extinction des peuples néandertaliens, alors que ces Hommes avaient vécu en Europe durant plus de 200 000 ans et traversé des climats tempérés comme glaciaires. Grâce à la Fuliginochronologie, et de manière inédite pour l’étude de périodes si reculées  – dont les vestiges sont restreints et dépourvus de témoignages écrits…, cet éclairage est ici d’ordre sociologique et anthropologique. C’est cette approche originale que Ludovic Slimak développe via un article paru dans Quaternary Science Review le 22 décembre 2018, et qu’il est également possible de retrouver au fil de plusieurs articles parus au sein du catalogue d’exposition “Le troisième homme, préhistoire de l’Altaï”.

 


A voir aussi :


Pour aller encore + loin :

Prochain film de Rob Hope  au sujet de Néandertal : À la rencontre de Néandertal, le nomade (titre provisoire). Ludovic Slimak et la Grotte Mandrin de Malataverne y sont évoqués et ce film devrait être diffusé courant 2019. Un autre film axé sur les données de la Grotte Mandrin est en projet, avec le soutien de la commune.


A lire aussi :

Origine du nom de la Grotte Mandrin…

L’Homme de Néandertal, il y a 100.000 ans, aimait-il les rapaces ? (parution janvier 2015)

Article du Dauphiné Libéré – Juillet 2013.
Sur le site de la BBC, suite aux publications de Tom Higham.

Actualités de la Grotte Mandrin, été 2016.
Actualités de la Grotte Mandrin, été 2017.

Journée préhistorique 2017.
Journées préhistoriques 2018.

“Un os à la Grotte Mandrin” – Tournage Mars 2018.

En Juin 2017, le Magazine consacrait sa Une à la Grotte Mandrin,
voici le dossier spécial :

Parus dans Le Monde – 2018 :

Ce que Néandertal dit de nous (P. Barthélémy, Le Monde du 28/03/18)

A la recherche des derniers néandertaliens de France (P. Barthélémy, Le Monde du 24/09/18)


Et pour aller vraiment plus loin…

À lire : le catalogue sorti à l’occasion de l’exposition temporaire “Le 3e Homme, préhistoire de l’Altaï”, organisée par le Musée National de Préhistoire des Eyzies-de-Tayac et la Réunion des musées nationaux-Grand Palais.
Il y est bien sûr question de cette troisième humanité découverte récemment en Russie : l’Homme de Denisova. Mais ce bel ouvrage traite surtout de la question des humanités, multiples au passé, unique aujourd’hui, reculant jusqu’au 50e millénaire, grâce à la Grotte Mandrin, l’histoire de ce bouleversement majeur qui se conclura 8 000 ans plus tard en Vallée du Rhône par l’effacement de la diversité biologique humaine. À la fin, il n’en restera qu’un : notre ancêtre Homo sapiens.

Au fil de ses pages, vous découvrirez 5 articles détaillés émanant de l’équipe scientifique de la Grotte Mandrin :

  • Sociodiversité et paradoxes, de la fin du Paléolithique moyen à l’émergence du Paléolithique supérieur.
  • Pénombres et éclairages européens.
  • Mosaïques culturelles des derniers Néandertaliens et des premiers Hommes modernes. Les données de la vallée du Rhône.
  • Des arcs et des flèches… Il y a 50 000 ans. Reconnaissance de technologies en limite de visibilité archéologique.
  • Voyage au bout de la suie. Étude micro-chronologique des occupations humaines à la Grotte Mandrin.